Image de Bienvenue

PHILIPPE BOURDIN

Requiem pour un damné
Requiem in memoria di un dannato

Dans les choses humaines, le principal est la patience; dans les choses divines, l'humilité
(Carlo Gesualdo).

On a tout dit, et parfois même son contraire, au sujet de Carlo Gesualdo, prince de Venosa (1566-1613). Il est vrai qu’un destin romanesque aura fait de l’ombre à l’audacieux compositeur, révéré d’Igor Stravinsky. Tout est scellé une nuit d’octobre 1590...

Naples, place San Domenico Maggiore. Un délit d’honneur est sur le point d’être consommé de la plus horrible des manières. L’épouse (et cousine germaine) de Gesualdo, donna Maria d’Avalos, l’une des plus belles et fières femmes de son époque, le trompe avec don Fabrizio Carafa, duc d’Andria et parti exquis. Ayant appris son déshonneur, le prince prétexte qu’il part à la chasse pour mieux surprendre le couple en flagrant délit. Au milieu de la nuit, accompagné d’une troupe de cavaliers, des proches mis dans la confidence, portant armes et torches, le jaloux retourne au palais. Il a pris soin d’en fausser les serrures pour mieux se glisser dans la demeure. Poussé contre la porte de la chambre, un lit entrave le passage; la camériste y est couchée tout habillée, à faire le guet. Elle n’a que le temps d’échapper à la curée. Tirant les draps sur sa tête, la brûlante donna Maria expire sous les coups de dague en récitant le Salve Regina. Les corps traînés hors de la pièce sont abandonnés au milieu de l’escalier d’honneur. Le prince ordonne à ses sicaires de les laisser tels quels, écrit et affiche la cause du massacre, puis s’enfuit se réfugier dans son château de Gesualdo, près d’Avellino, à une centaine de kilomètres de Naples. Il laisse derrière lui son fils Emanuele qui, sa courte vie durant, lui vouera une haine tenace et souhaitera sa mort.

La ville entière accourt voir le triste spectacle : donna Maria est bien égorgée, mais les coups ont été principalement portés au bas-ventre. C’est encore plus barbare pour don Fabrizio, transpercé de pointes de fer et de coups d’arquebusades. On dit même qu’un dominicain fou fut arrêté au moment où il abusait de la dépouille de donna Maria qu’il venait de bénir!

Noble parmi les plus illustres et puissants, Carlo Gesualdo ne sera pas poursuivi, sa cause étant considérée comme juste d’un point de vue de la loi et des coutumes d’alors. Néanmoins, ses proches le persuadent de rester dans son château pour ne pas exaspérer le ressentiment de ces deux familles de haut lignage. Redoutant leur vendetta, Gesualdo se serait préparé à un siège et aurait déboisé la forêt alentour. Rien n’est sûr, encore moins le bimbocidio. Doutant de la légitimité d’un présumé deuxième fils chez qui il reconnaît certains traits du duc d’Andria, il entre dans un état frénétique et suspend le berceau à un balcon avec des cordes de soie. De sauvages mouvements ondulatoires font s’étouffer l’enfant supplicié. Pour couvrir les bruits, il aurait fait venir un choeur obligé de chanter un madrigal exaltant la beauté de la mort.

Crâne
(Photo : Marie-Thérèse Baray)

Gesualdo reçut sa formation musicale dans l’académie fondée par son père et fréquentée par des artistes de marque. Il s’y lie d’amitié avec Le Tasse, grand poète qui, l’esprit troublé par une prodigieuse fatuité, mène une vie errante et se déplace de cour en cour dans un permanent état de paranoïa. Après la tragédie, il trouve le réconfort dans son luth et la composition, essentiellement vocale. Ferrare lui offre l’occasion de se réhabiliter grâce à un illustre et fastueux mariage avec donna Leonora d’Este en même temps qu’elle l’attire par ses pratiques musicales raffinées. Plus qu’un simple plaisir, la musique y est une force morale qui fait la gloire de la célèbre maison d’Este. Il n’y restera que deux ans. 1597 : mouvement de repli, de refuge, de création surtout, l’ombrageux émacié se retire définitivement à Gesualdo pour se consacrer passionnément, jusqu’à l’obsession, à son art ou encore au pays qu’il embellit de fontaines, aqueducs et moulins. Il y avait déjà fait construire une église et deux couvents, en expiation de sa faute. Cet isolement, cette solitude, vont faire sa grandeur. Entouré d’un cercle de musiciens dévoués voix et âme, il délaisse sa femme. Le mariage bat de l’aile; d’autant que Gesualdo la maltraite, la trahissant même avec une autre dont il aurait eu un fils naturel. Elle trouvera réconfort et consolation à Modène avec un demi-frère, cardinal. La situation empirera sans nul doute à la mort de leur unique enfant mais donna Leonora, ”martyre de plein gré”, refusera toujours l’idée du divorce.

Comment supporter le souvenir du double meurtre? Introverti, tourmenté, persécuté, maniaco-dépressif, Gesualdo est tenaillé par le remords et le sentiment de culpabilité. Il ne se lavera jamais de sa faute et dans son accablante solitude, il dialogue avec son âme et se dévore. Sa santé périclite, sa mélancolie maladive s’aggrave. L’oeuvre, d’une insondable douleur, revêt une angoissante intensité, entre contrition, recueillement et sensualité. Les questions religieuses commencent à l’absorber, sans que ne s’ouvre toutefois la voie du salut. Par ailleurs, son masochisme est manifeste dans les témoignages concernant la fin de sa vie. Trois fois par jour, dix à douze jeunes hommes choisis par ses soins lui infligent des sévices corporels. Il ne peut aller à la selle sans s’être fait fouetter par un domestique et - sa femme absente - ne peut dormir sans qu’un dénommé Castelvietro da Modena ne l’agrippe pour lui tenir les reins au chaud! Au bout de son chemin de honte et de détresse, il meurt très certainement d’asthme trois semaines après le jeune Emanuele et repose sous le pavement de l’église Gesù Nuovo... à trois cents mètres de la place San Domenico Maggiore.

Peinture Gésualdo
Giovanni Balducci "Il perdono di Gesualdo", 1609 (détail) Église di S. Maria delle Grazie,
Gesualdo (Avellino)

L’oeuvre exceptionnelle est le fruit d’une vie agitée, encore que les travers, voire dérèglements intimes, contrastent avec la sérieuse maturation d’un compositeur attaché à cette Renaissance tardive qui annonce le baroque. Gesualdo signe la quintessence mais aussi le point de saturation du maniérisme musical que Claudio Monteverdi conduira à sa désagrégation définitive. Parce qu’il s’isole des courants se développant dans le Nord, il perfectionne son style unique, complexe, d’une modernité singulière et déconcertante pour l’époque. D’ailleurs, il sera sans imitateurs ni disciples. Un sens de la direction, d’une étonnante sûreté, transparaît dans son travail. Libre de toute contrainte, notre marginal n’est pas limité par les règles, ne recule devant aucune étrangeté voire extravagance. Tout en contrastes rythmiques, chromatismes hardis, instabilité tonale et dissonances, sa musique sophistiquée est imprévisible, traversée d’éclairs novateurs et visionnaires. Dans sa fragmentation, tout peut basculer d’un mot à l’autre. S’il est aujourd’hui admis qu’elle n’était destinée qu’à une élite, voire à un seul auditeur - lui-même - Gesualdo laisse principalement six livres de madrigaux à cinq voix et trois recueils de musique sacrée. Il prit soin d’en faire imprimer une bonne partie dans son château.

D'un sensualité morbide, concentré jusqu'à l'obsession sur le voluptueux tourment amoureux et sur la mort, son monde madrigal n'est pas à proprement parler galant ni même idyllique. Il est peuplé de femmes plus belles et savantes que dans la vie mais aussi plus perfides dans le jeu amoureux des promesses niées. On baigne dans une suavité narcotique à laquelle il est difficile de se soustraire. Comparée à la musique religieuse de son temps, rigoureuse et d’une gravité hiératique, la sienne peut apparaître débridée. Exprimant les sentiments suscités par la passion et la mort du Christ, les Responsoria correspondent parfaitement aux souffrances du compositeur.

Dans sa lutte infinie contre les forces obscures, le poing levé contre les ténèbres, ce fascinant et pathétique personnage, pur produit de l'époque, aura nourri le mythe du destin tragique.

Discographie sélective :

Libro VI delli madrigali, 1613 - I Febi Armonici - dir. Alan Curtis - Symphonia SY 94133.
Tenebrae - The Hilliard Ensemble - ECM New Series 1422/23.

Site mis à jour le 7 décembre 2016
29 avril 2017