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PHILIPPE BOURDIN

Rione Terra
La cité exhumée

Depuis plusieurs années, Rione Terra, à Pozzuoli, faisait l’objet d’une spectaculaire renaissance, à hauteur d’une centaine de millions d’euros environ. D’extraordinaires fouilles avait même révélé, dévoilé l’antique cité romaine. Mais depuis novembre 2011 ce trésor archéologique ne se visitait plus et les travaux de restructuration étaient malheureusement suspendus par manque de crédits. On envisageait même l’hypothèse du licenciement de cent-trente ouvriers et d’une fermeture définitive du site ! La crise était invoquée, on parlait d’incurie administrative. Culture et mémoire étaient bafouées. Après une année d’arrêt contraint et forcé, les fouilles ont repris l’automne dernier grâce au déblocage de fonds régionaux. Elles ont mis au jour, cachées derrière une porte murée du XVIIème siècle, cinq pièces (40 m2) d’une domus romana datant du siècle avant J-C. Sa superficie totale est toutefois estimée à 100 m2. Cette importante découverte confirme l’exceptionnel intérêt historique et archéologique de Rione Terra.

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(Photo : DR)

Les Champs Phlégréens (ardents pour les Anciens) s’étendent à l’ouest de Naples. Histoire et culture s’entrelacent dans ce paysage de collines vertes, de cratères ourlés de pins et de petits lacs, tour à tour serein ou inquiétant. L’imaginaire de ces Anciens, à la recherche d’explication aux phénomènes naturels, le peupla d’innombrables mythes oppressants.
Ville portuaire sans grâce réelle, Pozzuoli (Pouzzoles) est fondée par les colons grecs de Samos six siècles avant J-C. Elle s’appelle alors Dikaiarcheia (le gouvernement juste) et se défend avec Cumes contre les Étrusques puis les Samnites. Les Romains s’y installent en –194. Par sa position stratégique - c’est le meilleur abri de la côte -, la nouvelle Puteoli devient l’un des plus grands ports commerciaux de la Méditerranée avant d’être supplantée au II siècle de notre ère par le port d’Ostie. La ville fourmille d’esclaves. On y débarque soie d’Asie, or, épices, parfums ou encore blé égyptien. Perché trente-trois mètres au-dessus de la mer sur un éperon de tuf jaune, le promontoire de Rione Terra en est le cœur battant. Les invasions barbares signeront le déclin de Puteoli. Ceux qui ne s’exilent pas à Naples trouvent refuge sur l’Acropole qui, au fil du temps, prend l’aspect d’un bourg médiéval fortifié. Ils s’y accrochent en dépit de la peste et surtout de l’intense bradyséisme (secousses sismiques d’origine volcanique pouvant soulever ou faire s’affaisser la côte jusqu’à quatre millimètres par jour).
Au XVIIIème siècle, la noblesse, à la recherche de plus d’espace, déserte Rione Terra qui acquiert alors cette physionomie populaire qui la caractérise jusqu’aux dernières affections du bradyséisme, u'terremoto, advenues dans les années 1970-1980. La terre se soulève ainsi d’un mètre soixante-dix ! Ce fatidique et traumatisant 2 mars 70, 2624 personnes sont contraintes et forcées de quitter les lieux. Lézardé, abusivement occupé par quelques familles, Rione Terra est définitivement évacué en octobre 1983 et devient un quartier fantôme, sépulcral, abandonné aux voleurs et trafics de drogue. Seul s'y accroche l’évêque. La communauté, un univers bigarré, est désagrégée et la plaie reste encore ouverte.

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(Photos : Marie-Thérèse Baray)

Les fouilles commencent en 1993, au moment des travaux de récupération des palazzi délabrés du XVIIème siècle. A l’entrée même du site, à gauche, il y a un garage. On retire l’enduit des murs qui remontent, on le comprend alors, à l’Antiquité. Mais l’impensable est caché par un mur et un escalier. Ceux-ci abattus, le passé ressurgit. Les archéologues découvrent la ville antique avec ses rues bordées de tabernae, ces boutiques pour la vente au détail, et ces entrepôts, les horrea. Des escaliers usés par la fréquentation quotidienne mènent aux thermes publics. L’état de conservation de la structure urbaine est exceptionnel. Il y manque seulement l’agitation de la populeuse Puteoli. C’est en 2002 qu’est inauguré le parcours archéologique souterrain qui s’étend sur 4000m2. Eclairages suggestifs, passerelles de verre et poutres d’acier, panneaux explicatifs discrets : la mise en valeur du lieu est un modèle du genre. Arrêtons-nous au pistrinum du meunier-boulanger ; ses lourdes meules en pierre volcanique sont quasiment intactes. Au contraire de Pompei, l’espace ici est tellement réduit que seul un esclave et non plus une mule pouvait les faire tourner. En 2004, la visite s’enrichit d’un nouvel itinéraire. Sous le decumanus, un escalier mène à vingt-six petites cellules (s’agit-il de ces ergastola où s’entassaient les esclaves ou d’un lupanar ?) et à un laraire, sorte de chapelle privée, avec une fresque représentant les douze divinités ainsi que les travaux d’Hercule, d’où l’on remonte sur la rue principale. L’esprit vagabonde parmi les fantômes sous les voûtes en berceau des cryptoportiques. Dehors, édifié sur le Capitole, s’élève le temple en marbre de Carrare consacré à Auguste englobé dans une cathédrale baroque ravagée par un incendie en 1964. Au XVIIème siècle, l’évêque d’alors, un espagnol fanatique et austère, considérait les vestiges antiques comme païens et s’était empressé de les faire disparaître.

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(Photo : Marie-Thérèse Baray)

Des sculptures comme la tête de Atena Lemnia (celle du photomontage), des fragments architectoniques, merveilles dégagées sur le chantier, sont aujourd’hui exposées au Musée archéologique des Champs Phlégréens qu’abrite l’impressionnant château aragonais de Baia. Même si ses cinquante-sept salles sont hélas rarement toutes ouvertes simultanément, ce détour de sept kilomètres complètera la ballade spirituelle d’impressions et d’évocations qu’offre Rione Terra, suspendu dans l’espace et le temps.

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(Photo : Marie-Thérèse Baray)

Site mis à jour le 17 juillet 2017
21 août 2017