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PHILIPPE BOURDIN

Dr Axel Munthe, cet oublié

Pour avoir succombé aux charmes et sortilèges de Capri, l’île bénie des dieux, le médecin-écrivain suédois Axel Munthe (1857-1949) en chante la gloire et la beauté dans Le livre de San Michele (Albin Michel). Inteprétant la réalité, la sublimant, cette autobiographie romancée contribuera largement à la rénommée de ce personnage illustre et méconnu.

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(Photo : DR)

Rêve audacieux, la non moins fameuse villa San Michele concrétise une existence entièrement consacrée au bien et au beau. 1896 : c’est à Anacapri, l’autre commune de l’île, qu’en architecte instinctif Munthe envisage de transformer pierre par pierre une maison rustique et une chapelle médiévale édifiées sur des ruines d’époque romaine ; certainement celles d’une villa augusto-tibérienne faite pour la contemplation d’un horizon des plus harmonieux. Le sol y regorge de trésors sans prix. Une esquisse rudimentaire dessinée sur un mur de jardin. C’est tout ce que le docteur et ses aides auront pour se guider. On s’en remet au destin. « Aucun plan, aucun dessin ne fut jamais exécuté, aucune mesure exacte ne fut jamais prise… La vraie façon de bâtir cette maison était de tout jeter par terre autant de fois qu’il faudrait et recommencer jusqu’au moment où l’œil dirait que tout allait bien.  » Un seul impératif pourtant : qu’elle s’ouvre « au soleil, au vent et à la voix de la mer – comme un temple grec - et de la lumière, de la lumière, de la lumière !  ». Elle est achevée après cinq étés d’un harassant labeur, où l’on travaille sans relâche du lever au coucher du soleil. « Peu de pièces mais des loggias, des terrasses, des pergolas tout autour pour contempler le soleil, la mer, les nuages. L’âme a besoin de plus d’espace que le corps.  » Peu de mobilier non plus ; des meubles anciens, rien de superflu. Une devise sur un mur : « Oser-Vouloir-Savoir-Se taire. » Par contre, Munthe n’aura de cesse d’élargir son hétérogène collection d’antiquités et d’œuvres d’art de provenances diverses : 1647 pièces seront répertoriées.

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(Photos : Marie-Thérèse Baray)

Au fil du temps, la luminosité devient insupportable pour les yeux fragilisés de Munthe qui se résigne à déménager en 1910 dans la vieille tour de Materita, plus ombragée. Il la restaure avec désinvolture, y demeurant jusqu’en 1943. Encouragé par Henry James, c’est ici, de 1927 à 1929, qu’il rédige en anglais ses mémoires – terme inapproprié tant ce récit est inclassable. Suite à son phénoménal succès (le livre sera traduit dans plus de quarante langues et même en braille), la villa San Michele s’ouvre au public et devient un « temple laïc moderne » comme la définit l’écrivain napolitain Domenico Rea. Chaque année, deux cent mille visiteurs environ y circulent en procession. D’une grand liberté stylistique, sa propriété bien aimée peut décevoir. En fait, elle ne se détache pas du décor qui l’entoure et compose avec la nature un site unique et privilégié de goût romantico-symboliste, un sanctuaire de la beauté pure où demeure l’esprit de Munthe. Offrant notamment une vue saisissante sur Marina Grande et la péninsule sorrentine, ses jardins aux coins propices à la méditation font maintenant partie des Grandi Giardini Italiani.
« Ce n’est rien donner aux hommes que de ne pas se donner soi-même. » Diplômé à Paris en 1880, cet élève de Charcot y ouvre un cabinet. A 23 ans, c’est le plus jeune médecin d’Europe. Il porte assistance aux populations d’Ischia et de Naples frappées par de terrible épidémies puis s’installe à Anacapri où, admiré et apprécié, il exerce comme médecin communal. Trois ans plus tard, il s’établit à Rome pour financer la construction de sa villa. En 1892, il est nommé médecin personnel de la princesse héritière Victoria, future reine de Suède, une charge qu’il honorera jusqu’à la mort de celle-ci en 1935. Il se dépensera sans compter lors de l’indescriptible tremblement de terre de Messine et pendant la Première Guerre mondiale où cet esprit ouvertement anti-allemand servira sur le front dans la Croix-Rouge anglaise. Coqueluche d’une clientèle d’aristocrates névrosés, Munthe devient vite légendaire pour sa disponibilité à soigner gratuitement les plus démunis. Ce bienfaiteur invite ainsi, dans un château près de Rome, un groupe de personnes âgées privées de moyens de subsistance. Psychologue perspicace, il est modéré dans ses prescriptions, préférant recourir à l’hypnose et à la musicothérapie.

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(Photos : Marie-Thérèse Baray)

Le Livre de San Michele montre-t-il le personnage sous son vrai jour ? Sa bonté soucieuse, attentionnée, son affection chaleureuse pour les humbles transparaissent dans ses portraits sensibles et souvent savoureux. Ou dans la manière dont il parle des «  pauvres bêtes innocentes et martyrisées » ou encore « opprimées et méprisées »   pour lesquelles il n’aura jamais manqué l’occasion d’exprimer son amour ; un amour ressenti comme une dette envers la mère nature. Il considère le chien comme un saint et ne ménage pas ses efforts pour protéger les oiseaux migrateurs de la chasse aveugle dont ils font alors les frais. « Un jour viendra où le plaisir de tuer pour tuer s'éteindra chez l’homme… les fiers chasseurs d'aujourd'hui tomberont au rang des bouchers. »
En revanche, l’intime nous échappe. Munthe s’est marié deux fois et eut deux enfants. Il est cultivé, esthète, mélomane (le pianiste se double d’un respectable chanteur qu’accompagne la reine Victoria au piano ; celle qui jeune tourna les pages de Franz Liszt partagait avec Munthe un amour profond pour Schubert). Son intégrité comme son dédain des honneurs touchent au sublime. Il a la pudeur de son âme s’il en livre parfois le secret comme lorsqu’il avoue sa « curiosité incurable » pour la mort, sa « vieille marotte » omniprésente. Et quand vient son heure, c’est en dialecte napolitain qu’il confie « Je n’ai pas peur de la mort, j’ai peur de mourir. » De nature complexe, l’homme « était à la fois idéaliste et pessimiste. Il observait l’existence avec un regard désabusé… et faisait de son mieux pour lutter contre la désolation du monde qui l’entourait. (Frederik Franzen) » D’aucuns en brossent un portrait moins flatteur, évoquant sa misanthropie et son égocentrisme.

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(Photo : Marie-Thérèse Baray)

Vaincu par l’ingratitude des autorités capriotes, il quitte son île d’élection pour la Suède en 1943 où, en ami de la maison, il est l’invité du roi qui lui cède deux pièces tranquilles du Palais Royal de Stockholm. Il s’y éteint en 1949 à 92 ans après avoir légué à l’Etat suédois sa villa « dans le but de favoriser les relations culturelles entre la Suède et l’Italie ». Et si la gloire d’Axel Munthe brille aujourd’hui d’un éclat moins vif, sa vie et son œuvre perpétuent un message d’amour, d’art et de poésie qu’il nous tient de saisir.

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(Photo : Marie-Thérèse Baray)

Site mis à jour le 7 décembre 2016
29 avril 2017