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PHILIPPE BOURDIN

LE MONT CERVIN, « LE PLUS NOBLE ROCHER D’EUROPE »

« C'est pour l'écrivain une chose prudente que d'abandonner toute description et de renvoyer le lecteur au Cervin lui-même. S'il l'a déjà vu, ne fut-ce qu'une fois, il ne peut l'avoir oublié. Et je ne sais point de paroles assez puissantes pour décrire, à celui qui ne l'a pas vu, la magnificence du Rocher qui s'élève à pic sur une hauteur de trois mille mètres contre le ciel au fond de la vallée - figure changeante qui tour à tour attire et menace, et apparaît parfois comme le produit angoissant d'un cataclysme et à d'autres fois comme une oeuvre sereine et grande que la nature aurait donnée à l'homme pour l'ennoblissement de sa pensée. » *

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Photo : Alps - Wikimedia Commons

Le Cervin : montagne d’imagerie, montagne historique par excellence. Lumineuse comme un diamant. Obsédante. D’où qu’on la regarde, elle présente sa silhouette caractéristique, d’autant plus belle qu’elle est seule et isolée. C’est l’élan désespéré de la terre vers le ciel, c’est un lieu de communion dans la vénération que les fragiles hommes lui portent ; c’est aussi le symbolique point de partage unique entre trois grandes langues : le français, l’allemand (Das Matterhorn) et l’italien (Il Monte Cervino).
Parmi toutes les montagnes, peu incarnent mieux l’idée du sommet inaccessible au point que l’on n’osait imaginer qu’un homme puisse le vaincre. Exposé aux caprices du temps, ses tempêtes sont particulièrement dangereuses, pour ne pas dire hallucinantes, car ce paratonnerre naturel se charge d’électricité et la foudre devient le grand danger. Qui plus est, ses parois abruptes sont exposées à de redoutables chûtes de pierres. Ce « monument qu’un archange aurait élevé pour sa gloire avant que d’abandonner la terre » sera le dernier grand sommet à résister aux alpinistes ; il est de taille à soutenir un siège qui commence en 1860 quand le dessinateur londonien Edward Whymper entre en scène. Il n’a que vingt ans, est intrépide, ambitieux, certain de la victoire. Tenace et dévoré d’impatience malgré les tentatives infructueuses , il attendra cinq saisons pour réaliser son rêve qu’il paiera cher ; le 14 juillet 1865, en descendant le Cervin qu’ils ont vaincu dans la matinée, quatre de ses six compagnons sont avalés par l’abîme, 1500 mètres plus bas. Cette tragédie retentissante assombrira l’âme de Whymper pour le restant de sa vie : « ... un moment de négligence peut détruire le bonheur de toute une vie. » Trois jours plus tard, Jean-Antoine Carrel, le vieux rival, gravit « sa » montagne par le Valtournenche après avoir ouvert par l’arête du Lion un itinéraire plus difficile que celui de l’arête du Hörnli.

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Photo : Marie-Thérèse Baray

Moins « photogénique » que depuis Zermatt, le Cervin (4478 m) produit peut-être une plus forte impression quand on l’aborde par le versant valdôtain que par le versant suisse où la pureté de sa pyramide, sa beauté colossale apparaissent de trop loin pour surprendre.
Par le Val d’Aoste, il faut bifurquer à Châtillon pour remonter le Valtournenche où, en arrivant à Antey-Saint-André, la vision du Cervin surgit fugitivement dans l’échancrure d’une gorge. La vallée, après un trajet d’environ 27 kilomètres, s’épanouit en un vaste plateau de pâturages, parterre d’un grandiose amphithéâtre de montagnes géantes que domine la face sud du Cervin à qui l’arête et son ressaut donnent l’étrange allure d’un lion accroupi. C’est la conque du Breuil, située à 2000 mètres d’altitude, dans laquelle s’est développée Breuil-Cervinia, jadis station climatique de haute altitude et maintenant station de sports d’hiver de renommée internationale.

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Photo : Marie-Thérèse Baray
Au temps où les violettes recouvraient ses prés, le Breuil - « terre des nombreuses eaux » en patois - n’était qu’un hameau, point de départ des cordées, relié par un chemin muletier à Valtournenche où la première paire de skis apparaît en 1900. En 1934, l’ouverture de la route reliant le chef-lieu au bassin du Breuil déclenche le développement touristique du site. Projet milanais, la station va s’appeler Cervinia et le tronçon supérieur du téléphérique le Breuil-Plan Maison, au caractère très audacieux pour l’époque, atteint le Plateau Rosa en 1939. Dès lors, et en l’absence de tout plan d’urbanisme, les constructions au modernisme contestable vont s’élever anarchiquement sans tenir compte du cadre exceptionnel.
Cervinia la mondaine semble conçue pour la pratique du ski alpin toute saison puisqu’en été sont mises en marche les installations du Plateau Rosa où s’est déroulée pendant des années l’impressionnante compétition de ski de vitesse du kilomètre lancé. Téléphériques, télésièges et téléskis ont fleuri avec un mépris écologique total, mais pour le plus grand plaisir des milliers de skieurs et excursionnistes que ces 25 remontées mécaniques peuvent transporter par heure ; ainsi, il faut absolument monter en téléphérique au Plateau Rosa (3480 m) d’où l’on jouit d’un extraordinaire panorama. C’est le solennel décor de l’altitude. Avec ses 360 km de pistes balisées, le territoire skiable est d’une étendue et d’un intérêt sans égal au point que Jean-Claude Killy venait s’y entraîner en n’exécutant que des virages.
La liaison Breuil-Cervinia-Zermatt (si la météo le permet !) : muni d’un billet international, il faut monter au Plateau Rosa puis descendre en ski à Furgg via Trockener Steg. De Furgg, on reprend le téléphérique au Schwarzsee pour rejoindre Zermatt. Au retour, l’un des plus hauts téléphériques au monde vous amènera au Matterhorn Glacier Paradise (3883 m) d'où vous redescendrez au Plateau Rosa. Passeport ou carte d’identité sont obligatoires pour cette randonnée engagée qui permet de découvrir en une seule journée trois faces du fascinant Cervin, « le plus noble rocher d’Europe » comme l’a décrit l’un de ses poètes, le peintre et écrivain romantique anglais John Ruskin **.
Où séjourner à Cervinia, sous les imposantes Grandes Murailles ? À l’Hôtel Meynet, seulement séparé de l’église par un torrent. Son emplacement central à deux pas des pistes, ses onze chambres, son intimité cosy et l’attention courtoise des propriétaires concourent à le recommander chaleureusement (www.hotelmeynet.it).

Paru dans Le Généraliste N° 993 du 26 avril 1988

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Photo : Juan Rubiano - Wikimedia Commons

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* Extrait de l’œuvre maîtresse de Guido Rey, Le Mont Cervin. En plus d’en avoir gravi la cime en ouvrant une voie, son chantre y accède par la littérature.
** Cet esthète, de surcroît réformateur social, fut le premier à photographier le Cervin au moyen du daguerréotype en août 1849, d’où la facture impeccable de ses dessins et aquarelles.

Site mis à jour le 7 décembre 2016
29 avril 2017