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PHILIPPE BOURDIN

Les vestiges de Paestum
Le langage muet de la beauté

A quarante kilomètres au sud de Salerne, Paestum survit dans le monde de l’histoire par ses trois temples solitaires émergeant de leur pré gazonné. Miraculeusement conservés, solennels, ils composent avec la nature un site incomparable inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1998.

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(Photo : Marie-Thérèse Baray)

Les contrées du sud de l’Italie ont très vite profité des bienfaits de l’expansion coloniale grecque. Ces comptoirs commerciaux plus ou moins lointains devinrent autant de nouveaux foyers de culture et exercèrent une profonde influence sur les techniques, la religion et l’art des populations italiques. Concernant Paestum, théories et hypothèses prêtent à controverse. La découverte de fragments de vases précorinthiens permet toutefois de situer la fondation de la ville au VIIème siècle avant J-C par les colons grecs de Sybaris. Les solides murailles qui enceignent encore le site ne purent empêcher les rudes Lucaniens descendus de leurs montagnes d’assujettir Poseidonia vers l’an -400. Dès lors, elle s’appelle Paistom avant qu’en -273 les Romains n’y établissent une colonie de droit romain. Puissante par son trafic maritime, Paestum va servir de base à Rome pour son expansion vers l’Italie méridionale et sa défense contre la Carthage de Hannibal.
Après l’Empire, l’ensablement du delta du Sélé, l’extension des marais et la malaria contraignent les hommes à abandonner la cité. En 877, le petite communauté chrétienne restante doit fuir et se réfugier dans les montagnes devant les raids sarrasins. Les Normands de Robert Guiscard achèveront de tout détruire, recyclant des matériaux épars pour bâtir le Duomo de Salerne. Les temples seront même immergés à leur base comme en atteste le calcaire jaune coquillé de leurs colonnes. Perdu entre bois et marais, le plus grand ensemble de monuments de la Grande-Grèce est oublié ; on en perd jusqu’au souvenir. Incroyable et bénéfique négligence !
Paestum est redécouverte au milieu du XVIIIème siècle sous le règne de Charles III de Bourbon lors du percement de la route Nazionale 18. La résurrection de ses oeuvres sacrées soulève l’enthousiasme et l’engouement des archéologues, humanistes et visiteurs de marque comme Johann Joachim Winckelmann, le fondateur de l’archéologie moderne, Goethe en 1787 ou Percy Bysshe Shelley plus tard en 1819. L’un de ces gentilhommes, absorbé à dessiner ou à relever des plans, n’est autre que le magicien de la gravure : Jean-Baptiste Piranèse, le « Rembrandt des ruines ». Il place les monuments dans leur décor naturel avec pour seuls hôtes les pâtres dans leur manteau à capuchon, les gardiens de buffles à cheval qui se déplacent au milieu des colonnades ou parfois un romantique extasié en tricorne et perruque. Par ailleurs, à l’instar de Jacques-Germain Soufflot, nombre d’architectes s’inspirent du dorique de Paestum.

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(Photo : Marie-Thérèse Baray)

Pour qui foule ce sol divinisé ouvert au public en 1949, Paestum parle surtout par ses temples offerts au souffle marin, ouverts sur le ciel. Ces édifices dorés sont orientés vers le rivage peu distant ; derrière, au fond de la plaine aujourd’hui fertile et salubre, les montagnes. Selon les exigences de la mentalité grecque, ils s’intègrent au paysage sans pourtant se fondre en lui ni se laisser absorber. Le génie grec concevait ses créations à l’échelle de l’homme, dans un paysage où cette échelle est harmonieusement maintenue. Alliant puissance et sobriété, évacuant tout souci de décoration excessive, s’y réalise l’équilibre profond de la composition et du rapport des proportions.
Quand on s’intéresse particulièrement aux formes structurelles et à l’architecture de ces demeures des dieux, Paestum est déchiffrable et représente trois périodes du développement de l’ordre dorique en Occident : de l’archaïque (le temple d’Héra communément dit Basilique) à la pleine maturité (le temple d’Héra II dit de Poséidon - ou de Neptune, le plus beau, le mieux conservé aussi) en passant par une phase transitoire (le temple d’Athéna dit à tort de Cérès, un peu à l’écart). Dans sa saisissante vigueur plastique, le temple de Poséidon, le plus parfait de l’Hellade, relève de savantes conceptions, parlons de procédés optiques, comme ces lignes horizontales qui sont légèrement convexes au lieu d’être droites ou la douce inclinaison de la colonnade entourant le temple. L’architecture apparaît dans l’extrême de sa logique et de sa pureté. C’est, pour l’oeil comme pour l’esprit, un retour à la mesure et au nombre.

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(Photos : Marie-Thérèse Baray)

On emprunte la Voie Sacrée (le Cardo Maximus) faite d’énormes dalles pour aller du petit temple de Cérès aux deux autres. Elle passe par le forum, ce centre névralgique de la vie publique et du commerce qui recouvre en partie l’agora grecque, l’antique coeur politique de la ville. Ainsi subsistent le podium d’un temple mutilé que la tradition appelle « de la Paix », l’ekklesiasterion, petit édifice circulaire qui accueillait les réunions de l’assemblée du peuple, ou encore l’amphithéâtre, d’époque césarienne, dont un bon tiers se trouve enseveli sous la via Magna Grecia qui longe le site. Le pèlerinage serait incomplet si l’on ne traversait celle-ci pour se rendre au Musée archéologique national qui s’enrichit continuellement de nouvelles pièces mises au jour. Ses trente-quatre métopes (scultures décoratives de frise) furent dégagées de l’enceinte sacrée d’Héra Argiva mise à jour en 1934, à l’embouchure du Sélé, là où le mythique Jason aurait abordé et fait ériger ce sanctuaire en l’honneur de la déesse protectrice des marins de sa nef Argo. La légende contribuerait-elle à façonner l’Histoire ? Autre inestimable témoignage, unique en son genre : les peintures de la « Tombe du plongeur » découverte en juin 1968 et qui daterait de -480 environ. Le plongeon symbolise le passage de la vie à la mort mais aussi la transition vers le monde de la connaissance. Ces tombes en coffres à plaques de travertin étaient peintes à l’intérieur et destinées à n’être vues que des morts ; l’au-delà se conçevait comme un éternel banquet.
Le langage muet de la beauté à demi démantelée de Paestum parle aux âmes sensibles. Rêve et réalité s’y complètent intimement pour laisser un souvenir ineffaçable. Un conseil toutefois : éviter la route du littoral. Le spectacle désolant de la chaîne d’hôtels, de ces restaurants fast food et de ces campings s’étendant le long de la luxuriante pinède marine apparaît comme une profanation impunie.

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(Photos : Marie-Thérèse Baray)

Site mis à jour le 7 décembre 2016
29 avril 2017