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PHILIPPE BOURDIN

La Bossa Nova

Rio de Janeiro est un des berceaux de la création artistique. Née dans l’intimité des appartements de sa zone sud, fruit d’un état d’esprit et certainement d’un moment historique et social (le Brésil était alors le pays du futur (1)), la bossa nova peut être considérée comme l’un des diamants de la Musique Populaire Brésilienne. Elle est la musique d'un Brésil idéal et laisse bien après ses plus belles années (1958-1964) de profondes empreintes stylistiques. Ainsi, tous les musiciens et compositeurs antérieurs à ce mouvement auront grandi au travers de son harmonie. La voix de João Gilberto opposée au groupe des « chanteurs à voix » qui prédominait jusqu’alors aura permis une nouvelle forme d’expression vocale et la guitare sera devenue un instrument accessible à tous. Mais revenons en arrière et tentons de définir ce qu’est la bossa nova (2) et quelles en sont les origines.

Sa définition musicale a toujours été très discutée. Samba ralentie ? Pour Tom Jobim, c’est simple : « La bossa nova est la rencontre de la samba brésilienne et du jazz moderne … C’est une distillation de la samba ... une musique de chambre populaire. » Une musique de synthèse où l’influence du jazz est certainement plus grande encore chez les précurseurs du mouvement comme  José Alfredo da Silva, plus connu sous le pseudonyme de Johnny Alf (1929-2010). Ce chanteur-pianiste au sens harmonique et mélodique fort développé aura composé plusieurs magnifiques chansons très élaborées, de style brésilien certes, mais dans lesquelles le jazz joue un rôle prépondérant.

Johnny Alf
Johnny Alf Trio (Photo : DR)

Enregistrée en 1961, Rapaz de bem fut écrite en 53 ! Plutôt effacé, discret de nature, certainement incompris, le cultissime Johnny Alf choisira les nuits froides de São Paulo à l’agitation nocturne de Rio - Rapaz de bem (RCA Victor). On perçoit également cet attrait du jazz chez les barytons Dick Farney et Lúcio Alves, par ailleurs les premiers à chanter de façon intimiste.
En 1954, les compositeurs Antonio Carlos Jobim et Billy Blanco signent un travail audacieux préfigurant la bossa nova, la Sinfonia do Rio de Janeiro. Cette suite populaire (em tempo de samba) de tableaux musicaux interprétés par différents solistes exalte les beautés naturelles de la ville et en décrit son quotidien. Il est impossible d’établir exactement la date de naissance de la bossa nova. La sortie de Chega de saudade de João Gilberto en 1959 peut être un point de repère simplificateur. D’un autre côté, elle n’est pas le fruit d’une génération spontanée. Elle surgit plutôt d’une phase évolutive commencée dans les années 40 avec le compositeur-pianiste Custódio Mesquita et le guitariste Garôto (1915-1955). Ce phénoménal musicien (il jouait de quatorze types d'instruments à cordes) se doublait d'un compositeur-harmoniste novateur. Sa samba-canção Duas Contas (1955) annonce d’une certaine manière la bossa nova.
Une population ouverte à l’information, à la nouveauté et au progrès fut son berceau. Le « Clube da Chave », la « Boîte Plaza », le « Drink », le « Beco das Garrafas » étaient les lieux de rencontre d’une jeunesse bourgeoise talentueuse, impatiente de créer une nouvelle manière de faire, d’interpréter la musique populaire. Mouvement de jeunes donc qui explique mieux la naissance d’un maniérisme mélodique proche du sentimentalisme qui s’est transformé en une manifestation musicale concrète apte à traiter des aspects individuels de l’amour ou d’un problème existentiel.
S’il est donc difficile d’établir avec précision sa naissance, il en est de même en ce qui concerne sa paternité, chaque compositeur, chanteur ou instrumentiste contribuant au développement de ce très vaste mouvement (3). A ce sujet, le témoignage d’Aloysio de Oliveira (4) s’avère tout de même éclairant, révélateur : «  L’un des directeurs d’Odeon, Douglas Reed, m’invita à en assumer la direction artistique. A l’occasion d’un cocktail me fut présenté le jeune homme que je remplaçais et dont je n’avais jamais encore entendu parler : Antonio Carlos Jobim. Le casting d’Odeon était alors bien mince. Dorival Caymmi et le Trio Iraquitan étaient les noms les plus connus, du moins parmi ceux que je connaissais ; les autres étaient tous nouveaux. Parmi eux, il y avait une jeune fille qui s’appelait Sílvia Telles. Mes premiers enregistrements furent Andorinha preta avec le Trio Iraquitan, Marancagalha avec Caymmi et, déjà préparé par l’ancienne direction, Foi a noite d’Antonio Carlos Jobim et Newton Mendonça avec une direction d’orchestre de Leo Perachi. La chanteuse était Sílvia. Je suis entré dans le studio, ignorant la musique, l’arrangement et ne sachant quel en allait être l’interprète. Ce fut mon premier contact direct avec la bossa nova.
Son impact sur moi est encore aujourd’hui indescriptible. La construction mélodique de la musique était une chose nouvelle par rapport aux standards brésiliens. L’arrangement, simple, fournissait une séquence harmonique qui sublimait la mélodie et l’interprétation était géniale. Avec sa voix rauque et suave, Sílvia parvenait à jouer avec toutes nos émotions. J’étais en face d’une chose à laquelle je ne m’attendais pas : la bossa nova dans sa plus grande expression. A cette époque, il était d’usage d’accoler sur la pastille du disque le genre de la musique (samba, samba-canção, etc.) Ici, le style était proche d’une samba-canção tout en étant tout de même différent. Nous nous résolûmes pour la première fois à ne pas préciser le genre musical et le disque est sorti simplement avec
Sílvia Telles - Foi a noite en 1956. A partir de ce moment, je commençais à observer toutes les ramifications de cet événement ; tout semblait converger vers Jobim. Aussitôt après naquit la collaboration Jobim-Vinícius de Moraes et ce, à l’occasion de la production d’ Orfeo da conceição (5) ; A felicidade allait être le premier d’une interminable série de succès : Eu não existe sem voce, Garota de Ipanema, Insensatez, etc … Comme si cela n’était pas suffisant, Tom (Jobim) me téléphone une nuit, expliquant qu’il fallait que je vienne tout de suite écouter un jeune homme qui chante et joue de la guitare différemment. J’arrive chez Tom et dans son salon, un jeune bahianais interprète Chega de saudade et Bim bom. Nous prenons rendez-vous pour une répétition le lendemain chez Odeon. Personnellement, j’étais décidé à convaincre la direction de lancer ce jeune artiste hors du commun. Nous faisons un test que je soumets à la direction qui, malgré toutes ses réticences, décide de tenter cette incroyable aventure. Un 78 tours est gravé en 1958 et publié en 59 mais il semble que l’expérience ne s’avère concluante. A São Paulo, après que Oswaldo Gurzoni le gérant des ventes eût cassé un disque en vociférant : Vous attendez-vous à ce que l’on vende cette merde que nous envoie Rio ?, un membre de la distribution se résout à promouvoir le disque en insistant auprès des radios. Finalement celui-ci commence à marcher, tout d’abord à São Paulo, puis à Rio et enfin dans tout le pays. C’était le lancement définitif de la bossa. Le jeune bahianais s’appelait évidemment João Gilberto et son album Chega de saudade passe pour être l’un des plus marquants de la bossa nova. »
Quelques mois plus tôt, la chanteuse Elizeth Cardoso enregistrait des chansons du duo Jobim/Moraes. L’album Canção do Amor Demais (Festa) est considéré comme un autre acte fondateur de la bossa nova du fait de l’accompagnement inédit de João Gilberto sur deux titres, Chega de saudade et Outra Vez.
La bossa nova est un entrecroisement serré de pistes diverses. Se dressant au beau milieu, un triumvirat dont l'histoire a retenu les noms : Antonio Carlos Jobim, Vinícius de Moraes et João Gilberto.
Descendant présumé de français nommés Jobin émigrés au Brésil au XVIIe siècle, Antonio Carlos Brasileiro de Almeida Jobim est né à Tijuca, Rio de Janeiro, le 25 janvier 1927. Ce verseau passe son adolescence à Ipanema et étudie sérieusement le piano avec les professeurs Lúcia Branco, Leo Perachi, Hans-Joachim Koellreuter et Tomás Terán. Il se passionne pour Heitor Villa-Lobos, Frédéric Chopin, Claude Debussy et Maurice Ravel puis abandonne très vite ses études d’architecture pour se dédier à la musique. Il commence sa carrière dans les boîtes de nuit de Copacabana. C’est sur la fameuse plage d’Ipanema qu’il rencontre deux personnes qui joueront un rôle déterminant par la suite : Thereza, avec qui il se marie en 1949 après sept années de passion tumultueuse, et Newton Mendonça, le pianiste qui l’accompagnera dans son triomphe artistique, les deux hommes écrivant entre autres chefs-d’oeuvre : Meditação, Desafinado, Samba de uma note só. En 1952, il entre chez Continental Discos comme copiste et travaille avec  le maestro Radames Gnatali, l’un des meilleurs arrangeurs du moment. Son premier arrangement (sur une de ses compositions, Outra vez) est gravé par le suave Dick Farney en 1954. Une année importante puisqu’il connaît son premier succès avec la malicieuse Tereza da praia enregistrée par Dick Farney et Lúcio Alves. En 1956, Jobim est présenté à Vinícius de Moraes qui l'invite sur le champ à mettre en musique sa pièce Orfeu da Conceição qui revisite le mythe grec d’Orphée et Eurydice, le transposant durant le carnaval de Rio. Une intuition géniale. Et c’est encore avec Vinícius qu’il compose en 1962 un succès planétaire : Garota de Ipanema inspirée par une jeune fille de 19 ans, Heloísa Eneida Menezes Pais Pinto plus connue sous le nom d’Helô Pinhero, qui chaque jour, pour aller à la plage ou acheter des cigarettes à sa mère, passe devant la terrasse du bar  « Veloso » où Tom et Vinícius ont leurs habitudes. Cette même année, il participe au show Um encontro com dans un restaurant de Copacabana, Au Bon Gourmet, flanqué de Vinícius, João Gilberto, Os Cariocas, Otávio Bailly (contrebasse) et Milton Banana (batterie), le « Rei do Ritmo ». Le service s'interrompt durant les quarante-cinq minutes du spectacle et le public découvre Só danço samba, Garota de Ipanema ou encore Samba do avião (Elenco).

Tom Jobim
Tom Jobim (Warner archives / Ed Thrasher)

Musicien paysagiste du Brésil, Jobim entretenait une relation intime avec l’écologie. A l’instar de Villa-Lobos, sa musique met en lumière son amour pour la nature, pour la faune brésilienne, surtout les oiseaux, et la flore menacée. Le Jardim Botânico de Rio était son refuge favori. Le signataire d’Aguas de março (une justification de la vie) décède le 8 décembre 1994 à New York. Profondément ému, le Brésil décrète un deuil de trois jours. En 99, Rio de Janeiro donne le nom de Tom Jobim à son aéroport international. Le 25 janvier, sa date de naissance, a été décrété « Journée nationale de la bossa nova ».
Il n’est pas exagéré de considérer cet homme simple, pacifique et affable, comme le George Gershwin du Brésil. Considérable, son œuvre multiforme, « essentiellement harmonique », s’articule sur des formats populaires. Elle est à l’image de l’immense pays qui l’a vu naître et tend à l’universalité (6).
Son complice (« et frère de verre ») Vinícius de Moraes est né à Rio de Janeiro le 19 octobre 1913. Décédé le 8 juillet 1980, l’attachant poète-diplomate qui parlait cinq langues est intimement lié à la bossa nova qu'il définissait ainsi : « C'est plus la solitude d'une rue d'Ipanema que l'agitation commerciale de Copacabana. C'est plus un regard qu'un baiser ; plus de la tendresse que de la passion ». On lui doit plus de quatre-cents chansons ! Romantique, bambocheur («  Etre poète, c’est vivre avec trois doses au-dessus de la moyenne  »), il vulgarise la poésie grâce à une extraordinaire richesse de thèmes reposant sur une technique originale et une grande inspiration. Son art dévoile deux facettes : l’une mystique provenant de sa formation bourgeoise, l’autre, après une phase érotique transitoire, inspirée par le quotidien et le social. En descendant de son piédestal, ce bohème invétéré aura brisé les carcans académiques voire élitistes du genre pour mieux l’associer à la musique populaire de qualité. Bel hommage, son nom a été donné à la rue Montenegro où vivait Heloisa, a garota de Ipanema - A arte de Vinícius de Moraes (Fontana).
Né à Juazeiro, Bahia, le 10 juin 1931, João Gilberto s’installe dans la cidade maravilhosa à 18 ans. Sûr de son talent. Sa manière différente voire révolutionnaire de chanter et de jouer de la guitare aura influencé toute une génération d’interprètes. Pour l’ex crooner du groupe vocal Os Garotos da Lua, le chanteur doit sentir la musique comme une esthétique, la sentir en termes de poésie et avec simplicité. Le chant doit être une prière. Et si cet éternel insatisfait est l’un des interprètes majeurs de la bossa nova, il en est certainement le plus reconnaissable. Ainsi son expression vocale est caractéristique ; sa petite voix est dépourvue de vibrato, précise, toujours très juste et la diction parfaite et même perfectionniste au point qu’il enregistre vingt-huit prises de Rosa morena de Caymmi, mécontent du « o » de Rosa ! Emission, phrasé, indépendance et décalages géniaux entre la voix et la guitare : avec João Gilberto, l’interprétation de la bosssa nova devient un art même s’il affirme depuis plus de cinquante ans qu’il fait de la samba et rien d’autre. Il vit aujourd'hui reclus au Copacabana Palace, après s’être longtemps retranché dans un appart-hôtel de Leblon, un quartier chic de Rio. En pyjama. Maniaque, ses habitudes routinières ne tolèrent aucun changement. Dans cette ascèse, téléphone et télévision dont il ne manque pas un journal sont ses seuls moyens de communication avec le monde extérieur (7).

Palace
João Gilberto et Tom Jobim
(Film Copacabana Palace – 1962 Photo : DR)

La bossa nova donne à chacun le sentiment d'un émerveillement perpétuel. Elle n’est que charme, élégance et bon goût. Si Ary Barroso, le compositeur d’Aquarela do Brasil (plus connu sous le nom de Brazil), y voit « une samba à chanter au creux de l’oreille », quelles en sont les caractéristiques stylistiques ?
La double fonction de la guitare : harmonique, apportant le soutien harmonique de la composition, et surtout percussive, se servant des accords pour créer le balancement rythmique syncopé. Pour beaucoup, cette fameuse batida de violão est considérée comme l’essence même de la bossa nova.
L’harmonie s’avère infiniment plus recherchée, plus sophistiquée, subtile qu’auparavant. Les 4e apparaissent. Les accords ont leurs 9e, 11e voire 13e diminuées. Leurs quintes peuvent être augmentées. De manière générale, les enchaînements d’accords, leur progression, s’effectuent de manière graduelle afin que la modulation soit imperceptible et que l’on ne puisse définir un moment exact de transition.
On chante sans effets de contraste ou mélodramatiques ; on chante comme on parle (le canto falado). Les textes prennent de l’importance. Inspirés par la zone sud d’une ville toute en courbes, optimistes et lumineux, ils célèbrent l’amour, la mer, les bateaux, les jeunes filles de ces plages sans fin, le matin. De plus, les mots sont considérés comme des entités sonores. Le silence est valorisé et perçu comme élément structurel.
L'un des mérites de la bossa nova est d'avoir discipliné le musicien qui s'est mis à lire et étudier la musique. Avant, il s'enorguillissait de jouer à l'oreille. Parmi les compositeurs notoires, on trouve aux côtés de Jobim, Marcos Valle (Samba de Verão), Roberto Menescal (Você, Barquinho ou encore Rio), Ronaldo Bôscoli, Oscar Castro-Neves, Carlos Lyra (Cosa mais linda), Sergio Ricardo, Francis Hime, le guitariste Durval Ferreira et l’harmoniciste Mauricio Einhorn (Batida diferente, Sambop), le pianiste João Donato (A rã, Amazonas) qui quitta le Brésil en 1959 quand la bossa nova dont il fut l’un des précurseurs se structurait, Eumir Deodato (Baiãozinho), le guitariste Luiz Bonfá (Manha de carnaval), etc …
Deux compositeurs conduiront la bossa nova vers d’autres directions : Baden Powell et Edu Lobo.
Baden Powell de Aquino, né à Varre-Sai (Etat de Rio de Janeiro) le 6 août 1937, est ainsi prénommé par son père en hommage au général anglais fondateur du scoutisme. Il commence à étudier la guitare à huit ans. En 1955, il travaille avec le jazzman Ed Lincoln à la « Boîte Plaza » de Copacabana et son premier succès est Samba Triste avec des paroles de Billy Blanco. Sa collaboration avec Vinícius de Moraes sera fructueuse puisque les deux hommes écriront une cinquantaine de chansons, parmi lesquelles Samba em preludio, LabaredaO astronauta, Consolação ou encore Berimbau et ces afro-sambas au climat tellement bahianais : Canto de Ossanha, Canto de Xangô, Canto de Iemanja, fruits d'un séjour de six mois à Bahia où Baden s’imprègnera des racines africaines, intégrant dans son jeu des éléments de la religion afro-brésilienne. Le partenariat avec Vinícius changera radicalement sa vie personnelle et professionnelle. On pourra seulement reprocher au guitariste disparu le 26 septembre 2000 un fâcheux penchant pour une virtuosité excessive - A arte de Baden Powell (Fontana).
Edu Lobo est né le 26 août 1943 à Rio de Janeiro. Il commence la musique à six ans, étudiant l’accordéon, le piano et la guitare. A vingt ans, il connaît un succès immédiat avec Arrastão dont Vinícius de Moraes signe les paroles. Ce fils de la bossa nova écrira une belle musique pour la pièce Arena conta Zumbi et de bonnes chansons avec Gianfresco Guarnieri (Upa neguinho), Capinam, Torquato Neto, Ruy Guerra, puisant dans les éléments du folklore nordestins - A arte de Edu Lobo (Fontana).
Certains chanteurs naissent avec la bossa nova, d’autres continuent leur carrière en s’adaptant parfaitement à ce nouveau genre.
L'adorable Sílvinha Telles (voir plus haut) devait se tuer très jeune dans un accident de voiture. Celle qui incarnait comme nulle autre le passage de la romantique samba-canção des années 5O à la bossa nova passait pour être l’une des meilleures interprètes de Jobim qui lui dédia la composition Dindi. Avec sa voix tellement reconnaissable et son vibrato appuyé, la regrettée pauliste Maysa, « déesse existentialiste qui chantait la tristesse » (Jorge Mautner), possédait une manière fort intense de chanter la bossa nova. Douce guerrière, la carioca Nara Leão abandonne ses études avant l’âge de dix-huit ans pour se lier au mouvement dont elle allait devenir la muse avant de chanter professionnellement. Les premières rencontres des créateurs du mouvement ont en effet lieu dans le fameux appartement de Copacabana, Avenida Atlântica face au Posto 4, que ses parents ont la gentillesse de prêter (le garage des frères Castro Neves, dans le quartier résidentiel de Laranjeiras, était un autre endroit de réunion). Nara se souvient : « Les jeunes femmes indépendantes et de surcroît guitaristes étaient rares à cette époque. » En 1963, elle devient la chanteuse étoile de la comédie musicale Pobre Menina Rica puis tourne en France et au Japon avec le trio de Sérgio Mendes. Enthousiasmée par les propositions des Centres Populaires de Culture de l’UNE (Union des étudiants), elle rompt avec le courant bossa-noviste pour « revenir aux racines de la samba ... Je veux être une chanteuse du peuple. » Une rupture plus idéologique que musicale. A preuve : durant son exil volontaire à Paris, Nara enregistre en 1971 la rétrospective de bossas novas Dez anos depois (Philips), s’affranchissant du modèle insurpassable et inhibant que représentait pour elle João Gilberto. Elle nous quitte en 1989.
C’est avec le fameux enregistrement de The Girl From Ipanema (voir plus loin) que le public découvre une voix tellement inexpressive qu’elle en devient magique : celle d’Astrud Gilberto. Née à Bahia en 1941, émigrant huit ans plus tard avec sa famille à Rio, Astrud reste sans nul doute la chanteuse de bossa nova la plus connue à l’étranger - The Astrud Gilberto Album With Antonio Carlos Jobim arrangé par Marty Paich (Elenco).

Sylvinha Telles
Sylvinha Telles (Photo : DR)

Leny Andrade, reine des nuits du Beco das Garrafas (avec le trio de Sérgio Mendes) et qui aura toujours flirté avec le jazz, Elizeth Cardoso surnommée « a Divina », Claudete Soares, Alaíde Costa, Odette Lara, la sensuelle Norma Bengell, Ana Lúcia, Sonia Delfino et une gaucha de Porto Alegre, Elis Regina, en furent également de grandes interprètes.
Chez les hommes, João Gilberto est le chanteur le plus caractéristique et le plus connu. On peut lui adjoindre Agostinho dos Santos, Pery Ribeiro (à qui l'on doit le premier enregistrement de Garota de Ipanema), et pourquoi ne pas inclure Frank Sinatra dans cette liste non exhaustive, l’américain signant avec Jobim les merveilleux Francis Albert Sinatra & Antonio Carlos Jobim et Sinatra & Company (Reprise). « Je n’ai jamais chanté aussi doucement depuis ma laryngite » ironisera Sinatra.
Parmi les groupes vocaux importants, un quartet fondé en 1942, les extraordinaires Os Cariocas, reste la référence absolue - O melhor de Os Cariocas (Philips) et Minha Namorada (Som Livre). Ajoutons-y le pauliste O Quarteto, le MPB4 et le formidable Quarteto em Cy, à l’origine composé de quatre sœurs (Cynara, Cyva, Cybèle et Cylène) - A arte de Quarteto em Cy (Fontana) et Antologia do Samba Canção (Philips).

V. Moraes & Os Cariocas
Vinícius de Moraes et Os Cariocas (Photo : DR)

A l’instar de Tom Jobim et Vinícius de Moraes, plusieurs compositeurs ou paroliers s’exprimèrent aussi vocalement : Edu Lobo, Carlos Lyra, Sergio Ricardo, tous trois assez engagés dans des luttes politiques et sociales.
Le brésilien, traditionnellement sourd à ce qui n’est pas chanté, va s’ouvrir à la musique instrumentale grâce à la bossa nova et sa prolifération de trios piano-contrebasse-batterie. Considéré comme l’ensemble techiquement le plus parfait de son époque, la référence du genre, le Zimbo Trio se composait d’Hamilton Godoy, Lúis Chaves et Rubens Barsotti. Chacun de ces trois musiciens avaient gagné divers concours et passait pour être le spécialiste de son intrument. Il ne parvint toutefois pas à convaincre totalement le public, ce dernier lui reprochant de privilégier le jazz à l’inverse, par exemple, du Quarteto Novo. Parmi les autres trios fameux, retenons le Tamba Trio composé de Lúis Eça, du flûtiste-contrebassiste Bebeto et d’Helcio Milito, le Sambalanço Trio dirigé par le pianiste César Camargo Mariano dont Johnny Alf fut le mentor, le Jongo Trio, le Bossa Três avec Luis Carlos Vinhas, Tião Neto et certainement l’un des meilleurs batteurs que le Brésil ait connu, Edison « Maluco » Machado. Enfin, plus près de nous, le Trio Camara.
Le mouvement vit aussi fleurir un grand nombre d’orchestres à l’exemple de celui du compositeur Roberto Menescal qui comptait dans ses rangs des éléments comme  le pianiste Eumir Deodato, Oscar Castro-Neves ou Ugo Marota. Citons également le Sexteto Bossa Nova de Sérgio Mendes, les fantastiques Os Gatos de Durval Ferreira et Eumir Deodato (Os Gatos et Aquele Som dos Gatos - Philips), le Quinteto Bottle's du pianiste Tenório Jr., la formation de Severino Araújo et celle de Walter Wanderley qui accompagna João Gilberto sur quelques-uns de ses enregistrements.
Le danseur-chorégraphe italo-américain Lennie Dale entre dans la bossa nova en tant que chanteur. Il essaiera néanmoins de lui apporter une dimension corporelle mais, au contraire d’autres genres musicaux d’alors, on écoute plus la bossa nova qu’on ne la danse.
La bossa nova aux Etats-Unis. Apprécions encore le témoignage direct d’Aloysio de Oliveira : « C’est Au Bon Gourmet que nous avions monté notre « show de poche » appelé « Um encontro com » avec A.C. Jobim, Vinícius, João Gilberto et Os Cariocas. Des  chansons comme Garota de Ipanema, Samba do avião, Samba da benção (8) et bien d’autres encore y étaient présentées en première audition. Alors qu’il visitait Rio, un disc-jockey de Washington, Felix Grant, vint assister au show … Il revint tous les soirs, acheta tous les disques qu’il pouvait trouver et retourna aux Etats-Unis. Par l’intermédiaire de ses programmes commença alors une intense divulgation de notre bossa nova. »
En effet, la bossa nova va déferler sur les Etats-Unis. Tout d’abord avec la venue du Tamba Trio dans le cadre d’échanges culturels puis avec l’enregistrement de Desafinado par Stan Getz et le trio de Charlie Byrd, le 13 février 1962. Trois mois plus tard, le disque Jazz Samba (Verve) est en tête des hit parades et Getz remporte un Grammy Award. Ces deux étapes précèderont le concert historique (en dépit de quelques ratés) du 21 novembre 1962 au Carnegie Hall (Audio Fidelity), celui du Greenwich Village et la représentation au Lisner Auditorium de Washington à laquelle assiste Jackie Kennedy.
Le 18 mars 1963, Stan Getz grave en compagnie de João Gilberto et Jobim l’album Getz/Gilberto (Verve). Présente à la séance, Astrud, la femme de João, consentira devant l’insistance du saxophoniste à chanter Garota de Ipanema en anglais, The Girl From Ipanema, ainsi que l’introduction de Corcovado. Cette incomparable réussite gagnera quatre Grammy Awards, se vendra à deux millions d’exemplaires et se maintiendra quatre-vingt-seize semaines dans le classement du Bilboard Magazine, seulement devancée par les Beatles. Getz « The Sound » et Gilberto se retrouveront douze ans plus tard pour le méconnu The Best Of Two Worlds (Columbia).
La même année, Jobim signe à trente-six ans son premier disque comme leader (The Composer Of Desafinado, Plays, Verve) dans lequel il lance Meditação et Insensatez (How Insensitive). Il imprègnera la musique américaine de la bossa nova avec des travaux auxquels collaborent les arrangeurs Claus Ogerman, Nelson Riddle et Eumir Deodato dont les orchestrations privilégient les flûtes, trombones, cors et cordes.
Si Norman Gimbel, Jon Hendricks et surtout Ray Gilbert traduisent la plupart des bossas novas, le meilleur traducteur reste toutefois le journaliste-parolier canadien Gene Lees à qui l’on doit Quiet Nights Of Quiet Stars (Corcovado), Song Of The Jet (Samba do avião), Dreamer (Vivo sonhando), Double Rainbow (Chovendo na roseira) ou encore Someone To Light Up My Life (Se todos fossem iguas a você). Sans atteindre la richesse des originaux, il y fait passer une idée équivalente. Plus important encore, la musique n’est pas altérée car la métrique est parfaite, chaque syllabe tombant exactement sur les notes de la mélodie.
Il serait à cet instant regrettable de ne pas faire mention d’un travail qui d’une certaine manière avait anticipé l’explosion de la bossa nova puisqu’il proposait un doux mélange de jazz et de samba. Il s’agit de Brazilliance (Pacific Jazz), qu’avaient enregistré dix années plus tôt le guitariste pauliste installé aux U.S.A. depuis 1947, Laurindo Almeida, et le saxophoniste-flûtiste Bud Shank.
L’ampleur de ce succès incite bon nombre d’artistes à s'exiler. « La seule issue pour le musicien brésilien est l’aéroport » aurait déclaré Jobim, lui qui détestait prendre l’avion et qui pourtant composa Samba do avião ! C’est ainsi que Sérgio Mendes débarque avec un groupe comprenant Wanda Sá et Rosinha de Valença. L'organiste Walter Wanderley, auréolé de son succès Samba de verão, part avec Zelão et Claudio Sion. Sivuca, João Palma, Moacir Santos, Raul de Souza, Airto Moreira, Flora Purim, Chico Batera, Eumir Deodato, Hermeto Pascoal les suivront. Baden Powell préfèrera quant à lui l’Europe. Son style intense enthousiasme, transporte les publics français (Olympia de Paris en première partie de Jacques Brel) et allemand (Berlin Jazz Festival 1966). Il y séjournera un temps avant de rentrer définitivement au Brésil. Edison Machado optera pour le Danemark.
La bossa nova se révèle providentielle pour les jazzmen américains qui traversent alors une période difficile, frustrante. Bon nombre, comme les saxophonistes Cannonball Adderley et Paul Desmond ou l'opportuniste flûtiste Herbie Mann, succomberont à ses charmes.
Au départ mouvement d’une élite intellectuelle, la bossa nova descend dans la rue. On voit naître le Cinema Novo. Le Centre Populaire de la Culture affilié à l’UNE et dont l’un des mentors est Carlos Lyra (auteur de l’autocritique Influência do Jazz) a une franche activité. Cinéma et théâtre se tournent vers une réflexion sur la réalité sociale brésilienne. Intégrée à ces autres formes d’art, la musique sert à délivrer un message. Il s’ensuit alors une division chez les bossa novistes : d’un côté, les « formalistas » refusent toute ingérence de la politique dans la musique ; de l’autre, les militants de la protestation qui combattent l’influence du jazz, luttent contre l’aliénation des textes et cherchent à transformer la guitare en instrument populaire. Milieu des années 60, les télévisions capitalisent sur les nouvelles tendances et proposent des shows hebdomadaires et des festivals de Música Popular Brasileira. En pleine ascension artistique et consolidant son jeune prestige, la chanteuse Elis Regina est l’enflammante maîtresse de cérémonie du programme hebdomadaire O Fino da Bossa. Elle combattra le « iê-iê-iê » de la Jovem Guarda, nouveau champion de l’audience. Le Brésil vivait dans l’insouciance ; il découvre les usines, les favelas et subit la dictature militaire. Dans ce paysage assombri par de dures réalités, il n’y a plus guère de place pour cette « fête de l’âme », pour cette « porte ouverte à qui rêvait », cette « déflagration de beauté dans la MPB ». Bossaudade.
Avec la crise du secteur phonographique et l’expatriation de ses plus importantes figures, l’aventure est-elle finie ? Plus écoutée à l’extérieur qu’au Brésil même, la bossa nova va-t-elle se survivre ou devenir une ombre du passé ? Sa fin chronologique ne signifie pas pour autant sa disparition. Dans les années 80, des groupes britanniques comme Style Council, Matt Bianco et Basia, Smoke City ou Everything But The Girl la recycle. La chanteuse-compositrice et femme-orchestre Fernanda Porto est la voix brésilienne du drum’n’bass. Retenons son assez convaincante reprise de Só tinha de ser com você de Jobim et de Oliveira sur des beats accélérés. Formé en 1997 et composé d’Alexandre Moreira, Marcelinho Da Lua et du fils du vétéran Roberto Menescal, Márcio, le trio carioca Bossacucanova offre une très plaisante relecture acid jazz de la bossa nova agrémentée de passages house et drum’n’bass. En la fusionnant délicatement avec de nouvelles sonorités, le chanteur-guitariste Vinícius Cantuária la revitalise en préservant néanmoins son authenticité. Tout comme la chanteuse Bebel Gilberto, la fille de Miúcha et João, qui lui fait prendre un bain électronique lounge. Tous deux ont travaillé avec un grand admirateur de João Gilberto, Arto Lindsay ; ce singulier chanteur-guitariste creuse toujours plus profond son sillon décalé combinant la bossa nova minimaliste, la samba et l’expérimentation parfois la plus radicale. Quel jazzman n’aura enregistré son disque de bossa nova ? La tradition perdure encore aujourd’hui avec les chanteuses-pianistes Diana Krall et Eliane Elias. La nostalgie de la bossa nova s’incarne pleinement en eux tous.

(1) Ce mouvement artistique reste associé au développement du Brésil initié par le président réformateur Juscelino Kubitschek (1956-1961) dont le slogan « Cinquante ans de progrès en cinq ans » aboutit à la création d’une nouvelle capitale, Brasilia.
(2) Bossa nova peut signifier « nouvelle vague ». On disait qu’une personne « avait la bossa » quand elle swinguait, quand elle était dans le coup.
(3) Bossa Nova – Sua história, sua gente  (Philips),  Bossa nova - Trinta anos depois  (Philips).
(4) Aloysio de Oliveira : chanteur, arrangeur, compositeur, producteur, directeur artistique chez Odeon puis Philips et créateur du légendaire label Elenco en 1963.
(5) Orfeu Negro, l’adaptation cinématographique de Marcel Camus, reçoit la Palme d’Or du Festival de Cannes 1959 et l’Oscar du meilleur film étranger en 1960. Sa bande originale a été rééditée en 2008 (Universal). La bossa nova n’aurait sans doute pas enchanté le monde entier sans cette œuvre d’une intense poésie.
(6) Repères discographiques : Antonio Carlos Jobim (Elenco), Antonio Carlos Jobim : Composer (Warner), Wave (A&M), Matita Perê (Philips), Elis & Tom (Polygram), Urubu (Warner), Terra Brasilis (Warner), Ao Vivo em Montréal (Biscoito Fino).
(7) Repères discographiques : Chega de saudade (Odeon), O amor, o sorriso e a flor (Odeon), João Gilberto (Polydor), Amoroso (Warner), João (Philips), João, voz e violão (Universal), João Gilberto In Tokyo (Universal).
(8) Composée par Vinícius de Moraes et Baden Powell, Samba da benção fut adaptée en français par Pierre Barouh. Devenue Samba Saravah, elle figure dans la bande originale du film Un homme et une femme de Claude Lelouch (1966).

Le site www.orfaosdoloronix.wordpress.com est une caverne d’Ali Baba où l’on peut télécharger gratuitement et en toute légalité certains trésors aujourd’hui introuvables comme la mémorable soirée du 20 (ou 21) mai 1960 A Noite do Amor, do Sorriso e da Flor – 1° Festival de Bossa Nova / Faculdade de Arquitetura (de Rio) avec Sílvia Telles, Johnny Alf, Norma Bengell, Roberto Menescal, Os Cariocas, João Gilberto, etc.
Le livre de Ruy Castro Chega de saudade - A história e as histórias de Bossa Nova (Companhia De Bolso) est l'ouvrage de référence.
Si vous séjournez à Rio, la visite du temple de la bossa nova, A toca do Vinícius, au coeur d’Ipanema, est chaleureusement recommandée. Cette minuscule boutique propose un large choix de disques et de livres. Rua Vinícius de Moraes, 129C (www.tocadovinicius.com.br). Leila, la fille du propriétaire de la Toca do Vinícius, a ouvert son propre magasin Bossa Nova e Companhia,  Rua Duvivier, 37A, à Copacabana, au coin de la mythique impasse Beco das Garrafas, berceau de la bossa nova avec ses microboîtes : Bacará, Little Club, Bottle’s (qui a rouvert ses portes) et dans une moindre mesure Ma Griffe (www.bossanovaecompanhia.com.br). Disques, librairie musicale, instruments de musique et gadgets occupent trois niveaux.

Conférence donnée au Palais des Congrès et de la Musique de Nice en juillet 1984 dans le cadre d’un colloque international présidé par le musicologue Luis Heitor Correa de Azevedo. Dernière mise à jour : automne 2015.

Site mis à jour le 17 juillet 2017
21 août 2017